On veut du Queer!

Sexy dressing, ou la liberté d’être sapée comme une salope

In Essais et littérature on août 28, 2011 at 1:41

J’ai lu l’ouvrage de Duncan Kennedy avec un intérêt tout particulier. Il répondait enfin à mon scepticisme inavoué face à l’argumentaire féministe lié au vêtement sexy. Selon ce point de vue, la jupe courte et tout l’attirail vestimentaire visant, ou la suggestion, ou l’exhibition totale, objective la femme et en fait forcément une victime des hommes. J’avais toujours eu le sentiment que cette vision des choses était incomplète.

Me concernant, je n’ai jamais eu la sensation qu’une belle femme sur laquelle tous les hommes se retournent, les jambes à l’air et le décolleté pigeonnant, était une victime. Cela m’évoquait plutôt une sorte de force, de fierté et de confiance en soi, parfois accompagnés d’un comportement aguicheur, parfois non. Cela semblait visiblement provoquer une sensation de plaisir chez la femme habillée de cette façon, en même temps que la frustration des hommes qui assistaient au spectacle. Oui, j’avais plutôt l’intuition que dans l’histoire la victime, c’était l’homme.

Duncan Kennedy a éclairé cette intuition, tout en allant encore plus loin dans son analyse. Je vais donner les grandes lignes de son ouvrage, Sexy dressing, violences sexuelles et érotisation de la domination (dont j’ai fait le résumé disponible en format PDF: KENNEDY Duncan, Sexy dressing, Flammarion, Paris 2008. Utile si vous vous allez dans le détail du livre sans vous taper des digressions parfois un peu emberlificotées). L’analyse est plutôt originale et surprenante car l’auteur joue au sale gosse en assumant de ne pas adopter le point de vue égalitaire habituel qui veut que dans l’absolu, les femmes doivent être traitées comme les hommes. Il se positionne en tant qu’homme bourgeois, blanc et hétérosexuel. Ce qui lui évite de commettre l’erreur des hommes qui s’attaquent à ce sujet en prétendant être neutres et donc vaccinés contre toute dérive subjective.

Les deux premières parties, qui ne sont pas les plus intéressantes, sont consacrées au droit des violences sexuelles et au conflit d’intérêt qui oppose les hommes et les femmes quand il s’agit de les prévenir. L’auteur explique que l’inefficacité de la justice pénale et civile combinée à la notion de damnum absque injuria – qui veut certaines violences sexuelles, tout en étant considérées comme moralement répréhensibles, restent légales – aboutit à un résidu toléré de violence (cas de violences sexuelles impunis). Ce résidu toléré limite la liberté des femmes.

Kennedy insiste sur le fait que le conflit d’intérêt lié aux violences sexuelles n’oppose pas seulement les auteurs et les victimes des agressions – comme veut le croire le point de vue conventionnel qui considère que les VS sont rares,  sont le fruit d’un comportement pathologique, et peuvent être évitées par les femmes prudentes – mais l’ensemble des hommes et l’ensemble des femmes. L’auteur rappelle que la négociation entre hommes et femmes étant aujourd’hui basée sur la violence, la requalification des sanctions légales ferait croître le pouvoir de la femme au détriment de celui l’homme, qui n’a donc pas intérêt à modifier le système légal actuel.

Dans la troisième partie, Duncan Kennedy décrit le point de vue féministe radical – qui est l’exact opposé du point de vue conventionnel – selon lequel les VS jouent un rôle central dans la constitution et le maintien du système de la domination masculin. Selon ce point de vue, le mécanisme disciplinaire fait que la régularité des VS pousse les femmes à se conformer à des règles de conduite patriarcales tout en leur imposant une identité féminine stéréotypée « traditionnelle ». En outre, en souscrivant au marché patriarcal (je suis une bonne épouse en échange de la protection de mon mari), les femmes contribuent à la reproduction et au maintien de ce système. Pire, elles seraient les collaboratrices de leur propre oppression tout en tirant profit au détriment des autres femmes. L’auteur s’élève contre ce dernier point.

Il nuance dans une quatrième partie chacun des deux points de vue, conventionnel et féministe radical. Au premier qui veut que la femme s’habillant sexy soit au choix, soit une pute, soit une salope, soit une allumeuse et souhaite susciter une excitation d’ordre sexuelle chez certains hommes, il répond que s’habiller sexy ne signifie pas forcément la disponibilité sexuelle de la femme et une invitation à lui sauter dessus. Au second qui veut que les hommes aient des réactions d’excitation et qu’ils contraignent les femmes à les produire dans le mépris total de l’intérêt féminin, il objecte qu’il peut y avoir du plaisir dans l’auto réification sexuelle et que les femmes peuvent  augmenter  leur puissance d’agir à travers le développement d’un répertoire de vêtement sexy.

L’auteur accepte mais critique donc aussi l’analyse féministe. La cinquième et dernière partie s’emploie à prouver que la femme peut éprouver un plaisir dans l’acte de résistance que constitue l’habillement sexy face au régime patriarcal. DK explique le mécanisme érotique allusif de l’habillement sexy auquel les féministes reprochent de reproduire l’idée que les hommes et les femmes sont sexuellement excités par la violence. Mais il ajoute que le vêtement sexy peut aussi représenter d’une part le pouvoir sexuel que les femmes exercent sur les hommes, et d’autre part un  défi féminin au régime patriarcal car la femme signale sa sexualité et en même temps son autonomie. Néanmoins, pour dépasser l’asymétrie gênante homme spectateur/femme objet qui demeure, l’auteur admet que l’idéal serait de faire jouer alternativement à l’homme et à la femme le rôle d’acteur et le rôle de spectateur.

Il conclue que malgré tous les intérêts « immédiats » que les hommes peuvent trouver aux VS, ils obtiendraient un gain érotique majeur à les réduire, car cela encouragerait les femmes à prendre des risques dans les formes de plaisir/résistance susceptible d’érotiser l’autonomie et contribuerait à développer les fantasmes, le jeu, l’expérimentation et l’invention.

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