On veut du Queer!

La trilogie de Gaïa : elle déchire sa terre mère

In Essais et littérature on septembre 26, 2011 at 5:14

C’est un ami qui m’a recommandé ce livre, titillant ma curiosité en le présentant comme un roman féministe. Ce n’est évidemment pas la seule grille de lecture du roman mais en effet, les leitmotivs féministes sont traités les uns après les autres dans un univers extraterrestre dirigé par une entité maternelle appelée Gaïa…

Comme dans la mythologie grecque, Gaïa est ici l’ancêtre maternelle de créatures et autres monstres non pas terrestres mais gaïennes. Elle est un « être » féminin,  démiurge et omnipotent. C’est d’ailleurs à travers un accouchement au sens physiologique du terme que commence le roman. Gaïa ré-enfante Cirocco, la protagoniste, qu’elle a au préalable capturée après avoir fait échouer son vaisseau spatial. Elle accouche littéralement de l’héroïne qu’elle a hébergée en son sein, son ventre, sa matrice, dans une joyeux baignade placentaire.  Elle finit par l’expulser, la projetant comme un nouveau né  (nue et imberbe) sur des terres étrangères…

Vous l’aurez peut être compris, Gaïa est une espèce de créature stellaire, ce que l’on pourrait appeler une planète, si ce n’est qu’il s’agit d’une immense roue extra terrestre dotée d’une âme maîtresse régulant tout un petit monde depuis des millions d’années. Cirocco et son équipage y échoue après une période de gestation qui les transforme tous d’une manière ou d’une autre.

Je n’ai lu que le premier et le second tome pour le moment, respectivement Titan et Sorcière. Je ne suis pas une fanatique de la science fiction, et pourtant je dois avouer que ce roman ne ressemble à aucun autre et m’a considérablement scotchée. Sans doute est-ce parce que la science fiction n’est ici qu’un prétexte permettant à John Varley d’émettre ses invraisemblables mais délicieuses propositions dans un monde nouveau dans lequel les règles du sexe et du genre sont totalement subverties.

Oui ma capitaine !

Il est d’abord question de femmes au pouvoir. L’héroïne est la capitaine de l’expédition  du vaisseau spatial Le seigneur des anneaux, et elle pose clairement dans le premier tome le problème de l’autorité féminine, qui ne peut s’apparenter à l’autorité masculine si elle veut être légitime et aussi puissante : « Mais cela la ramenait au problème auquel elle s’était trouvée confrontée dès sa prise de fonction : l’absence de précédents dans son rôle de commandant de bord de sexe féminin. Elle avait alors décidé d’examiner toutes les suppositions pour ne retenir que celles qu’elle jugeait convenables : parce ce qui valait pour l’amiral Nelson dans la marine britannique n’était pas obligatoirement valable pour elle ».

L’héroïne est une femme forte, indépendante et elle commande aux hommes, ce que ces derniers vivent assez mal. L’occasion pour John Varley de souligner le résidu (plus q’un résidu d’ailleurs) patriarcal contemporain dans la volonté protectrice des hommes qui n’admettent pas qu’une femme puisse ne pas avoir besoin d’eux. Cirocco désireuse de partir en expédition sur Gaïa soulève l’indignation de l’homme dont elle pense être amoureuse.

« C’est parce que je t’aime que je ne veux pas que tu partes »

–      « Mon dieu, Bill, je ne veux pas de ce genre d’amour : « je t’aime alors ne bouge pas pendant que je te ligote ». Ce qui me fait mal, c’est de te voir toi, agir ainsi. Si tu es incapable de m’avoir en tant que femme indépendante, libre de mes propres décisions, alors tu ne m’auras pas du tout ».

John Varley reste très subtil car tout en affirmant la force dont une femme est capable, il a l’intelligence de faire de son héroïne un être humain conscient de ses fragilités. Il laisse ainsi entendre  que la femme ne cherche pas à engager un bras de fer avec le sexe opposé, mais voudrait juste voir reconnaître avec simplicité que tout être, homme ou femme, a ses faiblesses et peut être protégé.

C’est moi qu’je choisis

La question de avortement est aussi abordée dans le roman. Alors que toutes les femmes de l’expédition se retrouvent enceintes, sans doute inséminées par Gaïa lors de leur séjour dans le fin fond de ses entrailles (on remarquera la poésie de la mise en abyme : une entité mère met enceintes des femmes qu’elle a symboliquement mises au monde…), Cirocco tient ce discours, qui reprend le leitmotiv féministe de la libre disposition de son corps : « Et pourtant, l’avortement fût restée son choix même si elle avait été certaine de nourrir en son sein un embryon humain. Cela n’avait rien à voir avec l’idée de maternité (…). Mais elle choisirait son moment. Que le père soit un homme ou un amant, pou bien une monstruosité informe dans les entrailles de Gaïa, c’est elle qui contrôlerait ses propres organes reproducteurs ».

Viol bien qui violera le dernier

Autre moment assez douloureux du roman : un des membres masculins de l’équipage, devenu fou suite à son séjour dans le ventre de Gaïa, finit par violer les deux héroïnes, Cirocco et gaby, arguant que les femmes sont égoïstes car elles allument puis frustrent, argument hautement patriarcal qui veut que la femme ne doit pas émettre de signaux d’ouverture à l’acte sexuel si elle n’a aucune intention de s’y livrer: « ça n’a jamais été équitable tu sais. Vous nous provoquer en permanence. Vous nous faites bander et après vous nous dites toujours non ». Le pauvre gas finit avec une couille en moins…

Le plus vieux métier du monde

Dans le Tome 2, Sorcière, il est aussi question de prostitution. John Varley semble distiller un message plutôt favorable aux travailleuses du sexe qui ne font que produire un service contre rémunération. C’est du moins ce que j’ai cru comprendre de la conversation entre Robin, la jeune héroïne issue d’une société uniquement féminine vertement opposée aux hommes, et Trini une prostituée active sur Gaïa :

« Je suis désolée. On appelle ça le plus vieux métier du monde. Je procure du plaisir sexuel contre de l’argent. »

–       « Tu vends ton corps ?

Trini rit : « Pourquoi dis-tu cela ? Je vends un service. Je suis une travailleuse qualifiée munie d’un diplôme scolaire ».

Robine essaya de débrouiller tout cela mais sans succès. Que Trini puisse garder l’argent qu’elle gagnait ne collait pas avec l’image qu’elle se faisait d’une société de sauteurs. Car cela impliquait que son corps lui appartenait en propre, ce qui bien évidemment n’était pas le cas, du moins aux yeux des hommes. Elle était certaine que les propos de Trini recelait une contradiction logique mais elle était trop crevée pour s’en soucier pour le moment ».

Un monde de gouines

Il est également question de lesbianisme dans le tome 1 et le tome 2: à l’échelle individuelle, sous la forme d’une histoire d’amour entre deux femmes dans Titan, et à l’échelle collective, sous la forme d’une société imaginée dans Sorcière. Voilà comment l’auteur retrace l’histoire de cette société exclusivement féminine: « Une fois encore, le rituel passa à l’arrière plan et les femmes revinrent sans le savoir à ce qui avait été à l’origine éthique même de la communauté : le séparatisme lesbien. Ce terme de lesbien n’était d’ailleurs plus approprié : sur terre, le lesbianisme pour un grand nombre de femmes avait fourni une réponse aux injustices infligées par le sexe masculin. Dans l’espace, dans l’isolement, il était devenu l’ordre naturel des choses, le fondement indiscutable  de toute réalité. Les mâles n’étaient plus qu’un souvenir vague, une abstraction : des ogres pour faire peur aux enfants et des ogres sans grand intérêt au demeurant ». Je sais bien qu’un monde de filles ça peut faire rêver les plus girl-oriented d’entre nous, mais restons raisonnables (avec quelques regrets, je vous le concède). D’ailleurs, John Varley émet une critique vis-à-vis du jusque-boutisme féministe faisant des hommes des monstres ne pensant qu’à fourrer. A travers une histoire entre Chris et Robin, l’auteur remet en perspective ce qui peut être considéré comme la joie de l’altérité notamment à travers le plaisir du jeu sexuel et de la découverte du corps de l’autre. Robin désapprend, se libère de tous les stéréotypes et les mises en gardes alarmistes de sa société à l’égard des hommes, pour finalement comprendre qu’hommes et femmes ne sont pas si différents.

Déconstruction et reconstruction

Enfin, John Varley semble s’en être donné à coeur joie en créant ses personnages. Il émet notamment une proposition littéraire délirante et jouissive en faisant entrer en jeu des créatures dotées de trois organes sexuels et poly-genrées. Il s’agit des titanides, des espèce de centaures à la Mondrian qui se reproduisent à l’aide d’un processus très complexe d’accouplement dans lequel il n’est pas question d’être enfermé dans un rôle préétabli dû à la possession ou non des attributs sexuels mâles ou femelles. Ce sont mes créatures préférées dans le roman, extrêmement attachantes qui plus est. Il me semble que John Varley y a déversé toute sa philosophie personnelle, ou en tout cas a fait de ses créatures des être heureux dépourvus de l’angoisse humaine de la mortalité.

Un roman féministe donc, assurément puisque les grandes questions y sont abordées avec une sensibilité littéraire et une intelligence qui m’ont beaucoup touchées. Le roman va même plus loin en incarnant la Queer attitude de manière très poétique.

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