On veut du Queer!

Virginie Despentes, Pinoncelli méga trash du féminisme

In Essais et littérature on octobre 8, 2011 at 5:36

Je n’ai jamais réussi à le prononcer correctement. En fait je le prononce comme une plouc, avec le « S », « DeSpentes ». Et je me fais reprendre à chaque fois. Pourtant, la première fois que je l’ai lue, ça a été comme une décharge, un choc brutal, violent, presque répulsif. Qui est donc cette femme, qui rue dans les brancards comme une furie et qui emploie un vocabulaire dégueulasse ? Aucune classe, aucune distinction.

Oui, je l’avoue, ce sont mes premières réactions : effarement, consternation, dégoût. Elle foutait par terre, et prenait bien soin de le piétiner avec des rangers à crampon, tous les idéaux délicats et harmonieux de la femme, ceux que j’entends, que je vois, que je lis avec délice depuis mon enfance, ceux qui me bercent et se sont si profondément ancré dans mon imaginaire. VD ne se veut ni belle, ni douce. Elle est sans compromission, même si pour ça elle déroge à toutes les règles, déplaît, répugne.

J’ai commencé à entrevoir la beauté de la chose à ma seconde lecture. Sa révolte, son courage, finalement j’ai trouvé ça super classe. Son ouvrage m’a paru comme un geste ahurissant, presque inaudible parce qu’incongru, déplacé , trop évolué pour mon petit esprit étriqué de fille à vernis à ongles rose. Un raz de marée.

Ouch…

Et ça commence dès le premier chapitre. Elle se situe d’abord en tant que femme clairement dénuée de prétention à la séduction : « j’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf ». Les premières phrases sont belles à forces d’être laides, crues, monstrueuses. Le ton est donné.

Le second chapitre dénonce l’accusation selon laquelle les maux qui frappent nos sociétés contemporaines sont dus au bouleversement féministe des années 1970. Elle poursuit en rappelant que les femmes sont même loin d’être devenues indépendantes, et même, elle analyse qu’elles continuent de se faire complices de cette indépendance, imprégnées qu’elles sont de l’impératif de leur féminité, et de devoir plaire aux hommes. Très politique, elle dénonce ensuite les prérogatives qui sont données à la mère dans l’espace domestique, pouvoir prolongé dans l’espace collectif, qui est un signe avant coureur d’une régression fasciste de contrôle des populations.

Elle se penche sur le viol, et raconte celui dont elle a été victime.  Elle explique d’abord, comme le fait Duncan Kennedy avec son concept de résidu toléré de violences sexuelles, qu’il n’y a finalement que les viols extrêmes – avec meurtres et mutilations – qui sont véritablement nommés en tant que tels. De même, comme Duncan Kennedy, elle s’élève contre l’idée que le viol est un phénomène rare.

Elle constate que la femme violée elle-même peine à mettre des mots sur ce qu’elle a vécu et ce parce que la société fait en sorte à la fois de rendre la femme honteuse de son propre viol, comme si quelque part elle en était co-responsable, mais aussi de lui faire adopter une attitude de victime traumatisée. VD reprend la proposition gonflée mais à fort potentiel émancipatoire de la féministe Camille Paglia, de « penser le viol comme un risque à prendre, inhérent à notre condition de fille». Un sale moment à passer mais dont on peut se relever, finalement. C’est ce qu’on appelle un pavé dans la mare.

Puis, dans un chapitre très personnel qui lui sert de tremplin à une réflexion plus globale sur la question de la prostitution, elle aborde sa propre expérience de prostituée. Après avoir démonté uns à uns tous les préjugés qui existent concernant la prostitution – les filles sont misérables, les hommes sont pervers et agressifs, les conditions sont déplorables – elle analyse les raisons politiques qui poussent la société à stigmatiser et cacher les putes. C’est le fait que la femme trouve son indépendance en dehors de la cellule familial qui gêne les politiques, davantage qu’une histoire de morale. Le but est autant de signaler aux femmes qu’elles ne peuvent pas vendre de services sexuels en dehors du mariage, que de contrôler la sexualité des hommes.

« La sexualité masculine en elle-même ne constitue pas une violence sur les femmes, si elles sont consentantes et bien rémunérées. C’est le contrôle exercé sur nous qui est violent, cette faculté de décider à notre place ce qui est digne et ce qui ne l’est pas ».

Elle aborde aussi la question de la pornographie. Toujours très politique, et après avoir remuer la fange avec le plaisir sadique d’une fouine (le mot est amical dans ma bouche) en rappelant aux détracteurs anti-porno que s’ils ouvrent autant leur gueule, c’est qu’ils ont quelque chose à cacher, elle analyse que les politiques ont intérêt à maintenir les filles dans la stigmatisation. En fait, ils les punissent d’avoir transgressé le rôle de bonne épouse. C’est aussi une manière de leur rappeler qu’en dehors du mariage, il n’y a pas d’autres voies d’élévation sociale pour la femme. Encore un ordre moral imposé pour satisfaire aux intérêts des dirigeants, selon elle.

Dans un ultime chapitre, elle opère un renversement qui feront taire tous ceux qui l’accuse d’être anti-mecs. Finalement, autant qu’une révolution féministe, VD appelle à une émancipation masculine. Car l’oppression de la femme et la permanence du machisme nuit autant à un sexe qu’à l’autre. « Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres ».

Ma critique

Soyons clairs : je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’elle raconte. Je ne sais que penser de la prostitution. Il est clair que me concernant, cela me paraît inconcevable de disposer de son corps comme un simple outil au service de l’industrie du sexe. Après, avec moult efforts de décentrement, j’envisage que d’autres femmes n’aient aucun problème à le faire. Ce n’est pas ce que je reproche à Virginie Despentes. D’ailleurs elle aussi envisage que d’autres femmes ne soient pas capables de se prostituer.

Ce que je lui reproche, c’est de ne pas aller assez loin. Je suis un peu déçue qu’elle dénonce avec tant d’éclat l’idée toute faite selon laquelle le désir de l’homme est incontrôlable – et qu’à ce titre, il est facilement explicable qu’il soit forcé de le satisfaire -, sans jamais, à aucun moment, remettre en question le bien fondé de la prostitution. Par symétrie, je lui reproche de bouleverser l’idée que l’on se fait du désir féminin – forcément plus timoré, moins assoiffé que celui de l’homme – en affirmant que les femmes aussi peuvent être saisies d’un désir impératif, mais de ne pas s’étonner qu’il n’y ait pas plus de mec putes à femmes. Si vraiment, comme elle semble avoir voulu le faire dans son ouvrage, on voulait aller au bout de la révolution des genres, en expliquant tout comme une construction culturelle, on poserait ces questions là.  Mais je pense qu’en vérité, sans que ce soit dit, elle admet qu’il y a une part biologique d’altérité. Car sinon comment constater que les deux désirs sont égaux dans leur puissance et ne même pas s’interroger sur le fait qu’il y en ait un qui ait besoin de l’assouvir malgré les instruments culpabilisateurs de la société, et pas l’autre ?

De même, elle ne remet pas en cause la pornographie car elle la pense comme un révélateur nécessaire de nos propres fantasmes (cf. résumé: DESPENTES Virginie, King kong théorie, grasset, 2006). Ce qu’elle dénonce c’est la main mise des hommes sur cette même pornographie. Je ne suis pas vraiment convaincue. Comme si on avait besoin de la représentation du sexe, qui plus est mise en scène par des hommes comme elle le déplore dans son livre, pour s’éclater au lit. Bien triste manière d’envisager la sexualité. Tout n’est pas question d’imitation. Je suis sûre que l’on peut être suffisamment imaginatifs pour trouver d’excellentes idées par nous-mêmes. Bon, c’est peut-être mon coté pudibond qui ressort là aussi…

J’ai aussi un petit problème avec sa vision de la féminité. Pour elle, si on met du rouge à lèvres, des escarpins et qu’on se laisse aller à arborer un décolleté un poil trop pigeonnant, c’est forcément que l’on veut plaire aux hommes. Ce faisant, nous nous réassignons automatiquement à notre statut de dominée. Même explication que Zemmour d’ailleurs, qui y voit le coté paillasson de la femme quand elle veut rassurer les hommes en signalant qu’elle est plus bonasse qu’intelligente. Je trouve cette explication sans nuance, déplaisante en plus parce qu’elle culpabilise les femmes qui aiment se pomponner. je n’en démords pas, on peut aimer jouer les grosses chaudières, et faire de la résistance en même temps!

Dernière critique, qui n’est pas liée à King Kong Théorie, mais à ses romans. Je n’ai lu que Baise-moi, et encore, pas en entier. C’est la transposition sous forme de fiction de ce que contient son essai. C’est-à-dire : deux nanas en mode grave trash prennent à rebrousse poil tous les clichés de la femme douce et se la jouent « je baise, je tue et j’explose tout sur mon passage ». J’avais compris l’idée avec l’essai. Je n’avais pas besoin du roman pour approfondir. Ces nanas crasses qui ne pensent qu’au sexe, à l’alcool et à se foutrent à l’air, au bout de cent pages, ça finit par manquer un peu de poésie. Bon en même temps, ce n’est pas une critique uniquement liée à notre chère Virginie. J’ai déjà du mal avec un Bukowski ou un Henri Miller. Question de goût littéraire.

Finalement, je ne peux pas m’empêcher de penser à Pinoncelli quand je lis Virginie Despentes. Pinoncelli pisse sur l’urinoir de Marcel Duchamp pour prolonger, en la réactivant, sa réflexion artistique. Virginie Despentes elle, son urinoir, ce sont les femmes. Elle les salit en apparence pour mieux les mener vers la résistance, et redéfinir le féminisme.

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