On veut du Queer!

Fake Feminism?

In Actu'elles on avril 13, 2012 at 11:36

Lavage de cerveau

19h30, en avril 2012, t’es une nana, tu te poses rue Mouffetard à une terrasse pour boire ta pinte de Leffe en happy hour,  et tu demandes au mec à coté s’il ne peut pas te dépanner d’une clope. Et bien t’as beau lire Delphy, Despentes ou Bourcier, tu es effarée de voir à quel point le système de genre te colle à la peau. (Tout ce qui suit est tiré de faits réels). 

Ça faisait bien trois quarts d’heure que je descendais ma bière avec mon acolyte d’apéro, et entre le saucisson et les gâteaux Belin étalés avec impertinence sur la table (le barman était d’une amabilité confondante, tant et si bien qu’on avait très envie de le faire chier un max), ça allait plutôt bien. Bon, me vient l’envie irrépressible d’une cigarette. A coté de nous, deux jeunes hommes tranquillement attablés, un paquet sur la table. Je me permets de leur en demander une, et comme je suis polie, et plutôt encline à engager la conversation avec des inconnu(e)s, je décide de converser quelques instants avec ces messieurs certainement très sympathiques.

A peine cinq minutes, et j’avais déjà compris qu’il fallait que je fasse mes preuves. Un challenge m’était comme proposé : « on t’a alpaguée, donc ça montre bien qu’on est pas contre une petit discut’ avec toi, mais maintenant prouve nous que t’es une meuf intéressante ». Eux pas la peine évidemment, ça coule de source. Je sentais que j’avais un petit test à passer. Exemple, la question banale de « tu fais quoi dans la vie ? », que je pose machinalement à mon plus proche voisin. Sa réponse : « je bosse dans … (moment d’hésitation, le mec choisit ses mots)…le SEO ». Silence. Je le regarde, et comme il ne continue pas – ben  non, le mec il a créé le suspense en balançant un mot somme toute très courant aujourd’hui à l’ère de Google, mais qu’une meuf a peut-être moins de chance de connaître. Parce que l’algorithme de classement des pages web c’est un peu trop technique pour nos petites têtes d’évaporées – je poursuis : « … ah oui, le Search Engine truc (oui pardonnez-moi de ne pas connaître l’acronyme exact de SEO. En l’occurrence, le O c’est pour le Optimization), en gros tu fais du référencement ? ». Et là, le mec sincèrement étonné : « Wow, en plus la meuf, elle gère ! ». Et l’autre d’enchaîner en énonçant clairement qu’en plus d’être pas mal, j’étais pas trop conne non plus. Et j’étais censée prendre ça pour un compliment.

Ouf, test réussi. Merci les gas. Donc c’est bon là, je suis à peu près à votre niveau ? Enfin du moins au niveau qui autorise la poursuite de la conversation, avec un certain degré d’estime, pour un individu de mon sexe ? Alors après avoir évalué mon QI, et donc s’être rendus compte qu’il ne pouvaient pas forcément jouer la carte de la supériorité intellectuelle, ils insèrent mine de rien comme ça, pernicieusement, un petit quelque chose en rapport avec la thune, non pas celle dont ils disposent personnellement, mais en tous cas qui leur est confiée. Autre manière de réaffirmer un certain pouvoir, non plus par le savoir, mais par l’argent. C’est dit sur le ton de l’humour, et même sur celui d’une ironie qui peut avoir l’air d’une humble autodérision, mais il n’en est rien. Au lieu de me raconter simplement et concrètement ce qu’il fait, le mec colmate dans la même phrase  le mot « ministère », « gestion », « budget » et « milliard ».

Bon. Puis on quitte les rivages de l’activité professionnelle et l’on aboutit, je ne sais plus trop comment, à mon échange en Chine. Il se trouve que l’un des deux à également fait un tour par là-bas. Sympa, je reprends espoir. Je vais peut être réussir à infléchir la tournure extrêmement inconfortable que prend la conversation.  A peine cet espoir succède-t-il à mon premier effarement, qu’il est déjà mort né. Je n’ai pas le temps de dire ouf que le mec me sort : « En tant que femme (arg…déjà ça commence mal), tu as dû te faire plaisir niveau shopping en Chine ». BIM. Mec, tu pouvais me parler d’un tas de trucs sympas, mais là tu viens de ruiner ma bonne volonté.

Mais quel est le pire dans tout ça ? Ce n’est pas que j’ai eu affaire à deux mecs qui trempent jusqu’au cou dans le bain nauséabond de l’essentialisme, d’une conception bien arrêtée de ce qu’est la féminité et la masculinité etc. Je pense qu’en l’occurrence, je n’ai pas eu de chance et que je suis tombée sur deux pignoufs. Mais ça aurait très bien pu être deux pignoufEs. Je ne veux pas que l’on croie que je fais des reproches aux hommes en particulier. Parce qu’en réalité, je rencontre aussi des femmes qui tiennent exactement le même discours (pas plus tard que cette semaine, une collègue m’a affirmé au bureau que lors du jeu de séduction, une femme devait s’abandonner/se donner à l’homme qui était capable d’aller la chercher/prendre/cueillir…). Hommes comme femmes, je suis choquée de rencontrer si souvent, et sans que cela suscite le même effarement chez les autres, des personnes aussi prisonnières d’un mode de pensée qui naturalise les genres.

Surtout, j’ai été dégoûtée, a posteriori, de ma propre réaction. Je suis pire qu’une prisonnière. Consciente d’être aliénée, je sais que je suis dans la caverne, mais quand j’ai l’occasion d’en sortir je rate systématiquement le coche. Non seulement je n’ai rien dit, mais je suis allée dans leur sens. Je suis restée docile, j’ai joué le jeu de l’entretien, je me suis laissée réassignée à mon rôle de fille et pourquoi ? Par peur de les blesser, de déplaire ? Je ne sais pas mais dans tous les cas, je regrette de constater que l’exercice réflexif de déconstruction auquel je me prête ne suffit pas à déjouer, au moment voulu, les travers naturalisant de l’éducation qui a été la mienne, et qui a si profondément ancré ces valeurs dans ma petite tête ! Je suis ET le produit, ET la reproductrice de ce système de genre. Avant de m’étonner, moi brave ingénue, devant le discours d’autrui, je pourrais déjà commencer par interroger mon propre lavage de cerveau. Il y a encore du taf.

  1. Si on devait toujours être cohérentes dans nos réactions, dans nos discours, en tant que féministes on serait toujours à contre-courant. Ca serait juste, on aurait raison, Mais on serait très vite à bout de souffle. Du coup des fois on se laisse porter, il faut juste que ça ne dure pas trop longtemps et qu’on en soit conscientes. Mais si en plus on doit culpabiliser on n’en sort plus. Je crois que pour être féministe il faut aussi être prête à assumer des contradiction en trouvant un certain équilibre.

    • Bonjour Trompes de fallope! Je vois que cet article fait écho à des questions que tu t’es posées toi-même, et pour lesquelles tu cherches aussi un équilibre.Effectivement, essayer de rester fidèle à ses convictions à la lettre dans des situations où elles apparaissent en total décalage avec celles de la majorité, nous expose 1. à notre propre émotivité et nous empêche peut-être de faire valoir posément notre point de vue. 2. (qui découle du point 1) aux réactions ordinaires dans ces cas là, plutôt blessantes, qui nous cataloguent en nous faisant porter l’étiquette de la féministe aigrie misandre! Cependant, C’est avoir un double discours que d’écrire sur le féminisme d’un coté et de jouer la « VRAIE » fille d’un autre coté. Nous avons le choix d’une certaine résistance. Dans ce cas là, non seulement je n’ai pas été résistante, mais je n’ai même pas été passive, j’ai collaboré. Si l’on s’indigne vraiment de l’état des choses, et si l’on souhaite vraiment le voir changer, je pense que ça passe aussi par nos tentatives au quotidien.

  2. S’il est vrai que le combat est quotidien, je pencherai pour une autre explication de ton jeu de « VRAIE » fille face à ces deux énergumènes : ton inconscient savait que ça ne changerait rien. Imagine la scène au moment où il fait allusion au shopping : tu vacilles du sourcil, prends un sourire un peu moqueur et lui réplique : « en tant qu’individu avant que « fille » j’ai profité d’autres beautés que la Chine m’a offertes mais je te remercie de me stéréotyper dans un rôle de fashion-victime…pourtant, c’est pas toi qui sous-entendait il y a quelques que j’étais intelligente ? »
    Comment ces braves types auraient-ils réagis ?…

    Bref,ne te culpabilises pas, dis-toi que dans une autre situation tu sauras réagir en fonction du niveau de compréhension et de réflexion des personnes en face de toi. Pour exemple, j’ai (naïvement) essayé de parler « sexisme ordinaire » avec le mari de ma mère qui a fini par me dire « c’est quoi ce truc de pleurnicharde de se plaindre qu’un type dans le train te complimente sur ta jupette et t’aide à porter ta valise ? Tu rejettes la galanterie maintenant ?! ».
    Comme dirait Jeanne Cherhal : « Voilà, voilà, voilà… » ^^
    Je me contente de regarder le rugby en sa compagnie désormais…

    Et surtout, merci pour tes textes qui sont autant de soutien que d’inspiration !

    PS : et pour ce qui s’agit de vouloir être en phase avec son discours, j’ai tenté un essai là-dessus en début d’année, si la curiosité te prends(rires) : http://construis-ton-bonheur.over-blog.com/article-oui-mais-97975924.html

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